L'impact de la crème solaire sur le monde marin

Crème solaire et océans : ce que vous laissez derrière vous dans l’eau

Avec les beaux jours revient le réflexe de la crème solaire. Un geste de protection évident, mais dont les conséquences sur le milieu marin restent largement sous-estimées. Chaque année, près de 25 000 tonnes de crème solaire finissent dans les mers et océans. À Marseille seul, une étude a mesuré 52 kg déversés chaque jour en Méditerranée pendant l’été. Et il suffit de 20 minutes de baignade pour que 25 % des composants appliqués sur la peau se dispersent dans l’eau.

Des formules conçues pour plaire… pas pour l’environnement

Pour qu’une crème solaire protège efficacement sans coller, sans laisser de traces blanches et avec une odeur agréable, les fabricants ont recours à un cocktail d’ingrédients chimiques : oxybenzone, benzophénones, octyl-methoxycinnamate, entre autres. Ces substances sont problématiques à deux niveaux : pour la santé humaine d’abord perturbateurs endocriniens, composés potentiellement cancérogènes et pour les écosystèmes marins ensuite.

Quand vous entrez dans l’eau enduit de crème solaire, la fine pellicule blanche qui se forme à la surface n’est pas anodine. Elle bloque le passage de l’oxygène, se dilue dans la colonne d’eau et se dépose au fond. Les effets se font sentir à tous les niveaux de la chaîne du vivant :

  • Les coquillages voient leur comportement alimentaire et leur reproduction perturbés
  • Certains poissons subissent des modifications génétiques affectant leur capacité à se reproduire
  • Le phytoplancton, base de l’alimentation marine et responsable de près de la moitié de l’oxygène produit sur Terre, voit sa croissance inhibée.

Les coraux en première ligne

Les récifs coralliens sont particulièrement vulnérables. On estime que 10 % des coraux mondiaux sont directement impactés par les filtres anti-UV. Le mécanisme est brutal : au contact des molécules nocives, les zooxanthelles, ces micro-algues vivant en symbiose avec les coraux, meurent. Sans elles, les coraux blanchissent, puis périssent en moins de 48 heures.

C’est en partie pour cette raison que Hawaï et la Floride ont interdit la vente de certaines crèmes solaires contenant de l’oxybenzone et de l’octinoxate. En Europe, la question reste ouverte mais les données scientifiques plaident clairement pour une réglementation plus stricte.

La posidonie, cet herbier marin méditerranéen indispensable à la reproduction de nombreuses espèces, est également touchée. Et certains chercheurs s’interrogent désormais sur la possibilité que des perturbateurs endocriniens remontent la chaîne alimentaire via les poissons et coquillages que nous consommons.

Les crèmes « naturelles » ou « reef safe » : sont-elles vraiment la solution ?

Face à la prise de conscience, de nombreuses marques ont surfé sur la vague en lançant des produits se réclamant « d’origine naturelle », « protecteurs des océans » ou « reef safe ». Un progrès mais qu’il faut nuancer.

Ces crèmes reposent généralement sur des filtres minéraux : oxyde de zinc ou dioxyde de titane. Elles évitent les molécules chimiques les plus problématiques. Mais la mention « d’origine naturelle » peut induire en erreur : la production de ces minéraux nécessite des procédés industriels complexes : fonte, distillation, oxydation contrôlée, coûteux en énergie, en eau et générateurs de déchets.

Surtout, comme le souligne le chercheur Jérôme Labille, on ne sait pas encore ce qui arrive à ces nanoparticules une fois dispersées dans l’océan, ni combien de temps leur couche protectrice résiste au milieu marin. Les crèmes minérales ne sont pas nécessairement plus écologiques, elles sont simplement différemment problématiques.

Le label « protection de l’océan » reste un critère utile, dans la mesure où ces produits ont subi des tests mais ceux-ci n’ont porté que sur certains organismes marins, pas sur l’ensemble de l’écosystème.

Que faire concrètement ?

La bonne nouvelle, c’est qu’il existe des alternatives simples, qui réduisent à la fois l’exposition aux UV et la quantité de produits chimiques dans l’eau :

  • Éviter les heures les plus chaudes (12h–16h) : le meilleur filtre solaire reste le soleil évité
  • Rester à l’ombre autant que possible
  • Porter des vêtements anti-UV : efficaces, ils n’introduisent aucun produit chimique dans l’eau
  • Appliquer la crème au moins 30 minutes avant de se baigner pour permettre à la peau d’en absorber une plus grande partie, idéalement le matin, avant même de sortir
  • Se sécher complètement avant de remettre de la crème, et patienter avant de retourner à l’eau
  • Si vous utilisez de la crème, préférez les formules labellisées, en gardant en tête leurs limites.

 

L’océan produit près de la moitié de l’oxygène que nous respirons. Le protéger, ce n’est pas renoncer au plaisir de la plage, c’est simplement changer quelques réflexes.